Publié par : iferhounene | 11 février 2012

Algerie ou Canada : la langue et le developpement socio-économique

La langue, les langues constituent en Algérie un cocktail explosif, et les amoureux des mots, qui irriguent l’imaginaire et procurent du plaisir, en ont payé le prix. Les intellectuels et les artistes en Algérie ne meurent pas «naturellement». Rachid Mimouni, Tahar Djaout, Abdelkader Alloula, Sadek Aïssat, Rachid Bey et tant d’autres ont quitté notre monde, assassinés ou bien frappés de maladies qui ne sont pas sans rapport avec l’angoisse, le stress et la solitude, d’autres sont partis en exil, car le ciel si lumineux de leur pays ne les protégeait plus des ténèbres des messagers du malheur. Les causes de cet exil sont multiples. Pendant la colonisation, on a marginalisé, que dis-je, on a nié les langues du pays. Avec l’indépendance, un enseignement médiocre et le marasme culturel et intellectuel organisé ont freiné l’émergence d’une pépinière d’écrivains en langue nationale. Inventer des histoires et des personnages comme Emma, Julien Sorel ou bien Nedjma, bien de chez nous, suppose un chamboulement politique et culturel qui n’a pas eu lieu. Enfin, ajoutons à cette litanie des causes la domination de l’Occident, qui impose son modèle culturel comme il fascine avec ses gadgets industriels. Il me semble donc, avec du recul, qu’il faut regarder ailleurs pour comprendre l’existence de cette littérature algérienne en langue française. Cet ailleurs n’est autre que cette nuit opaque qui a enveloppé le pays sous la double pression d’une politique étriquée et de l’intégrisme religieux. On semble oublier qu’une langue maternelle sans souffle poétique et sans vision subversive ne peut produire Nedjma, écrit dans une langue française «violée» par un écrivain exilé à Paris, mais qui a toujours transporté son «algérianité» partout où il a vécu. Il ne vient à l’esprit de personne d’en vouloir à Kateb Yacine d’avoir écrit Nedjma dans la langue de Molière. Ce genre de reproche et les polémiques fracassantes et violentes (et finalement stériles) quant à l’utilisation de la langue française dans la littérature algérienne se sont évaporés sous la pression de la complexité de la vie. Avec le temps, le complexe du colonisé tend à s’atténuer. On se rend compte que l’identité du pays ne se nourrit pas seulement de la langue. Si jusqu’à aujourd’hui on constate l’absence de grands romans algériens écrits dans la langue arabe, il ne faut s’en prendre ni à la langue arabe ni à la langue de Diderot ou de Voltaire. Il faut tourner son regard vers le passé colonial, mais aussi en direction de cette médiocre politique culturelle au lendemain de l’indépendance du pays. Car, à la même époque, ailleurs dans le monde arabe, de grandes œuvres étaient produites par les Adonis ou les Mahmoud Darwich, des poètes qui n’avaient aucun complexe avec «la langue de Dieu». Quand des gens en Algérie s’interdisent de puiser dans les langues du pays où fourmillent les noktas (calembours et autres bons mots) et les formules de la poésie populaire, quand ils n’osent pas dire des «gros mots» pour ne pas troubler l’ambiance bigote qui étouffe la société, ces gens ne peuvent pas produire de grandes œuvres. Une langue est certes un outil pour les «communicants» mais elle est aussi et surtout une productrice d’une pensée, de poésies, de connaissances, de plaisirs. Pour ne pas l’avoir compris à cause du contentieux colonial, bien de gens ont confondu la langue de troupiers des Bigeard et autres colonels de la Bataille d’Alger et la (les) langue(s) de Rimbaud, d’Aragon et de Bernard Noël. La langue est une merveilleuse machine pour nous regarder dans un miroir. Elle permet d’exprimer notre «Je» sans pour autant subir la pesanteur du «moi national». Pour cela, il faut éviter et l’enflure du «je» et l’arrogance et chauvinisme national. En nous réappropriant notre véritable histoire pour savoir d’où l’on parle, on peut plus facilement établir un lien entre la fêlure du «je» et la crise du «moi national» malmené par le tribalisme et le complexe du colonisé. Ce travail-là est nécessaire pour éviter le danger de couper en tranches l’identité nationale, comme si elle était une simple addition de paramètres. Il faut plutôt utiliser l’algèbre pour saisir dans sa complexité le concept en question. Car l’identité en Algérie, comme ailleurs du reste, est un phénomène qui ne peut échapper aux mouvements de la vie, à la rudesse du temps qui passe, bref à l’histoire. C’est pourquoi, j’ai toujours manifesté mon opposition dans des colloques à ceux qui réduisent l’identité du pays à une religion, à une langue ou bien encore à une ethnie, ce qui est proprement scandaleux quand l’histoire est témoin des vagues successives d’envahisseurs ou tout simplement d’immigrés qui se sont enracinés dans le pays et se sont (sang) mêlés à toutes les couches de la société. Maints exemples dans le monde montrent que des nations à «identité forte» ont intégré des individus venant des quatre coins du monde et ayant des croyances religieuses ou philosophiques différentes et parlant des langues étrangères les unes aux autres. Ces hommes et ces femmes, en vivant sur le même territoire, partagent une langue qui s’enrichit du reste des apports d’autres langues, inventent un mode de vie, des valeurs et sont sensibles à la géographie et aux symboles de l’histoire de leur (nouveau) pays. Enfin, leur unité est sans faille contre un éventuel agresseur ou conquérant. Ces comportements sont la meilleure façon d’exprimer leur attachement au pays et le désir de participer à son avenir. On est donc loin de cette vision archaïque privilégiant un paramètre de l’identité qui perd de sa pertinence quand il est confronté à la dynamique des facteurs historiques. Et là, je ne peux que m’appuyer sur Edouard Glissant qui affirme que nous sommes entrés dans l’ère de l’identité-relation. Ainsi, pour en finir avec cette vision réductrice de l’identité, disons que les Africains, dont la langue est le français, ne se sentent nullement Français, un Chinois a beau être catholique, il ne sera jamais aussi Italien que Frédérico Fellini, etc. En revanche, ce même Africain, ce même Chinois et ce même Italien peuvent se retrouver dans la même tranchée pour mettre fin à une entreprise criminelle contre l’humanité. Les exemples ne manquent pas durant le siècle des deux guerres mondiales.On a aujourd’hui de douloureuses démonstrations dans des pays qui mettent en avant un aspect de leur identité. On a l’exemple de la Côte d’Ivoire qui a inventé «l’ivoirité». Un autre exemple plus près de l’Algérie, un pays où un dictateur s’est «amusé» à conserver «l’identité des tribus» pour se maintenir au pouvoir. Cette déchirure tribale entretenue par ce drôle de chef d’Etat, a fourni un prétexte à des puissances étrangères qui tentent de diviser le territoire national et accaparer ensuite la partie l’on sent bon le gaz et le pétrole. Autant les peuples ont, avec raison, défendu leur identité menacée par un colonisateur qui voulait imposer ses valeurs au nom de la «civilisation», autant l’identité-relation, chère à Glissant, est notre avenir, car elle est le produit d’un travail collectif de l’humanité. A l’heure de cette «créolisation du monde» où cette humanité mesure la distance qui sépare les hommes non en espace-géographie, mais en espace-temps, il est pour le moins léger de construire des murailles de Chine ethnico-religieuses-linguistiques à l’intérieur d’un même pays. Je me souviens d’une interview de Youcef Sebti, qui dénonçait les écrits où les mythes de «l’ethnicité», pour les uns, de la religion, pour d’autres, sont élus comme des vecteurs uniques. Il avait raison de clouer au pilori ceux qui se contentent d’aligner des slogans et des lieux communs, en décrétant une litanie de mots de littérature nationale. Ils oublient simplement que la littérature trouve son bonheur dans une langue maniée avec vigueur et élégance, une langue qui ne cesse de s’enrichir des trouvailles littéraires des écrivains et des apports des langues étrangères. Rêvons du jour où nos langues nationales belles et vigoureuses nous feront voyager dans l’univers du merveilleux et du complexe. Ce jour-là, on n’aura plus à nous déterminer par rapport à des fantasmes ou des peurs. Ce jour-là on n’aura pas besoin, comme dans la France de Sarkozy, d’organiser et de manipuler un débat sur l’identité nationale pour faire oublier l’échec d’une politique. Le faible d’esprit a toujours tendance à inventer un ennemi pour justifier ses déboires, masquer ses peurs, bref, il lui faut une tête de Turc, un étranger… un immigré pour l’apaiser. Ali Akika ( extrait du quotidien algérien El Wtan du 11 fevrier 2012)

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