Publié par : iferhounene | 22 avril 2012

Entretien avec Belaid Abane

Entretien de Bélaïd Abane à la dépêche de KabylieImage

 

1e question : En réaction à Bennabi qui dresse un réquisitoire contre le congrès de la Soummam, entre autres en ce qui concerne le principe de la primauté du politique sur le militaire, vous établissez un argumentaire qui tend, peut-être, vers la concession. Vous écrivez d’ailleurs en conclusion de cet argumentaire : « Cependant, ce principe, si moderne dans son essence, aurait gagné à être mieux explicité ». Doit-on comprendre qu’il y aurait des manques dans le texte de la Soummam ou bien qu’il y aurait encore des complexes à assumer pleinement ce principe ?

Bélaïd Abane : J’ai dit et répété chaque fois que l’occasion m’est donnée que tout est critiquable et doit même être critiqué pour peu qu’il y ait débat et argumentation. Ce qui n’est pas acceptable ni tolérable c’est l’insulte et le dénigrement. Bennabi avait parfaitement le droit de contester le bien-fondé de la primauté du politique sur le militaire, d’autant qu’il l’avait compris au premier degré, c’est-à-dire la primauté d’une catégorie d’hommes (les politiques) sur une autre (les militaires). Or ce n’est pas de cela qu’il s’agit. La primauté dont il s’agit ici est celle de la raison politique, c’est-à-dire la subordination de tout acte militaire à sa rentabilité politique. Pour les Soummamiens, l’action armée est destinée à faire avancer la cause nationale algérienne et non pas pour tuer sans discernement. S’il n’était question que d’actions militaires comment serions-nous arrivés à vaincre l’une des plus grandes puissances occidentales ? Au demeurant, le Directoire national sorti des assisses de la Soummam, le CCE et le Conseil National de la Révolution (CNRA) comprenaient  aussi bien des militaires que des politiques. Mais comme vous le rappelez, les hommes de la Soummam et au premier chef Abane, auraient dû mieux expliciter ce principe pour éviter cette mésinterprétation qui perdure à ce jour. D’accord également avec vous que  la question des rapports politique/militaire reste à ce jour d’une brûlante actualité et que, si elle était réglée,  ce serait l’une des clefs qui peuvent nous ouvrir un avenir de progrès et de modernité. Bref, la définition claire des rapports entre le politique et le militaire serait le premier jalon d’un système véritablement démocratique. 

 Question : Vous faites référence à Mohamed Arkoun (page 60) pour déplorer avec lui un certain dogmatisme, à l’exemple de celui véhiculé par Bennabi, qui nous ramène toujours sur le terrain du sacré et qui serait à l’origine de cette incapacité à séparer le politique du religieux. Pensez-vous que la plate-forme de la Soummam porte en elle les germes d’un projet laïc ?

 BA : Je préfère parler d’un projet citoyen, plutôt que de laïcité. Il n’a jamais été question dans la Plateforme de la Soummam d’un projet laïc. Les principes islamiques contenus dans la Proclamation du 1er Novembre n’ont pas été évoqués pour trois raisons. La première est que l’Islam n’était pas un problème. C’était au contraire un atout puisqu’il avait servi de levier pour la lutte armée et a permis à nos ancêtres de résister à l’adversité coloniale. Ce fut pour les Algériens qui avaient tout perdu, le seul veilleur de la nuit coloniale et leur substitut de nationalité puisqu’ils n’étaient ni Français (parce qu’« ils n’étaient pas assimilables », ni Algériens (parce que « l’Algérie n’existait pas »).

La deuxième raison est que la Proclamationdu 1er Novembre et bien entendula Plateforme dela Soummam n’excluaient aucune composante de la population algérienne. La nation algérienne post coloniale accueillerait en son sein tous les Algériens sans distinction d’origine, de race ou de religion. En conséquence, il était logique de ne pas fermer le jeu en mettant en avant les principes islamiques.

La troisième est que le congrès dela Soummams’était déroulé en pleine guerre et qu’on était, en août 1956, encore très loin du but. La guerre n’était pas encore gagnée, loin s’en fallait. Stratégiquement le FLN Soummamien recherchait l’appui des autres nations occidentales pour amener le gouvernement français à la raison afin de le faire asseoir à une table de négociation. Le FLN et ses instances devaient donc se présenter au monde en mettant de côté tout ce qui pouvait être ressenti alors comme des pesanteurs pouvant aliéner des soutiens importants à la cause algérienne. Du reste la question religieuse comme d’ailleurs la question identitaire et même la question sociale, étaient des questions proprement algériennes. Les poser dans le feu de la lutte revenait à se faire exploser en vol. Les Soummamiens avaient préféré mettre en avant la citoyenneté, le vrai dénominateur commun à tous les Algériens comme dans toutes les nations modernes et démocratiques. Ce devrait être encore aujourd’hui notre préoccupation essentielle.

 Question : A propos de Ben Bella vous posez la question, à la page 133 « y aurait-il une conviction, une seule, que Ben Bella ait défendue contre vents et marées ? » Le problème ne s’est donc jamais posé, du moins pour ce dirigeant, en termes de projet de société, mais plutôt en termes de gestion d’intérêts et de carrières personnels ? N’est-ce pas le cas chez beaucoup de dirigeants ?

 BA : Ben Bella, paix à son âme, a été un grand militant de la cause nationale. Nul ne peut douter de son patriotisme même si son parcours politique laisse quelques zones d’ombres que nous laissons, maintenant qu’il n’est plus de ce monde, au jugement  de l’histoire et au travail des historiens. Il est néanmoins possible de classer les hommes politiques et les révolutionnaires en deux catégories : ceux qui sont à la recherche effrénée du pouvoir et de ses avantages, ceux qui sont dans une logique d’apparat et de parade. Et ceux qui ont le sens de l’état, de l’intérêt général et du bien commun. Ben Bella appartient plus à la première catégorie qu’à la seconde.

 Question : Cette année 2012 connaîtra l’ouverture de certaines archives en rapport avec la guerre d’Algérie et détenues par la France. Vous attendez-vous à des révélations fracassantes ou bien l’Histoire n’est pas encore mûre pour révéler tous les secrets ?

 BA : Je ne crois pas que les Archives dela Révolution ou les Archives de la guerre d’Algérie (comme les appellent les Français), seraient ouvertes et complètement mises à la disposition des chercheurs et du public. Les cicatrices sont encore très sensibles. Notre tissu social et national est fragile et facile à disloquer. Donnons le temps au temps. Notre urgence, c’est l’instauration de l’état de droit et d’une véritable démocratie, seules voies possibles vers le progrès social et l’émancipation de note population.  

      Question : Vous niez toute conviction à Ben Bella, contrairement à Abane qui en avait, et vous écrivez (page 132) que « Ben Bella … a le sens politicien qui manque cruellement à Abane ». Vous ne pensez sûrement pas que c’est ce manque qui a été à l’origine de sa fin tragique. Mais qu’aurait donné un Abane avec ce sens politicien que vous attribuez à Ben Bella ?

 BA : On ne peut pas refaire l’histoire et on ne peut pas aller à l’encontre de sa véritable nature, sa nature profonde. J’écoutais hier une vidéo de Ben Bella donnant un entretien à Chourrouq TV. Il s’était encore défoulé sur Abane. Outre d’avoir proféré encore bien des mensonges, il l’a notamment traité de « caractériel ». Ceux qui l’ont connu savent qu’Abane avait assurément du caractère et de la constance dans les idées, ce que nous désignons par la formule moderne d’« unité de style ». Abane n’était pas versatile, ne discourait pas à la carte et avait des convictions qu’il défendait jusqu’au bout, jusqu’à la mort. Effectivement. Abane du reste ne manquait pas de sens ni de vision politique. Il l’avait montré en voyant juste lorsqu’il s’est agit de rassembler les Algériens dans le FLN et de retirer le tapis sous les pieds de l’autorité coloniale en faisant démissionner les élus musulmans qui étaient alors les alibis de la bonne conscience coloniale.

 Question :Vous écrivez en note (page 92) que, « dans une déclaration publique, l’historien Mohamed Harbi avoue avoir essayé de dissuader Ali Kafi de s’attaquer aussi injustement à Abane ». Vous pourriez nous dire plus à propos de cet épisode ? Vous pouvez revenir sur les origines de ces attaques?

 BA : J’ai effectivement entendu Mohamed Harbi évoquer une mise en garde qu’il avait adressée à son « oncle » Ali Kafi pour le persuader de modérer son propos acrimonieux sur Abane. C’était en mai 2004 à Paris lors d’une journée consacrée à Abane Ramdane une alternative encore possible. Dans mon livre j’ai très largement évoqué les raisons de ces attaques. Grosso modo elles sont de trois ordres :

D’abord, la vengeance : Ali Kafi a été gommé du Congrès dela Soummam, ce dont il rend Abane responsable et coupable.

La deuxième est d’ordre psychanalytique : en un mot la jalousie et la blessure narcissique poussent Kafi à vouloir faire tomber Abane de son piédestal pour y prendre sa place parce qu’entre-temps il a pris du grade après avoir été désigné à la tête du H CE.

La troisième enfin : la haine régionaliste enracinée chez certains dirigeants dont Ali Kafi, depuis l’ère clanique dela Révolution, celle qui a précisément suivi l’assassinat d’Abane lequel était fédérateur et avait une vision toujours nationale.

      Question : Vous expliquez les attaques de Ali Kafi contre Abane par un régionalisme primaire, mais cela en partie, car vous dites qu’il « faudrait regarder aussi du coté de la psychanalyse », et là vous vous parlez d’une certaine blessure profonde du moi ? A quoi est due cette blessure ?

 BA : C’est ce que je viens d’expliquer. La blessure narcissique chez Kafi c’est d’avoir été gommé du moment et du lieu historiques que fut la « Soummam » qu’il reconnaît lui même  comme étant « une étape considérable de la Révolution ». Il ne figure sur aucune photo. Ce n’est pas par hasard que dans ses Mémoires (version arabe) il s’est mis à entourer son visage sur des photos de groupe par peur de passer inaperçu. Ou de faire remarquer au lecteur qu’il est aux côtés de Boumediene ou de Boussouf pour que l’on comprenne bien qu’il a fait quelques incursions dans la cour des grands.  C’est cela le narcissisme.

      Question : Selon Khalfa Mammeri que vous citez en page 94, on comprend que « tout en étant sur place, Ali Kafi ne figure pas sur le procès-verbal de la Soummam ». Qu’est-ce qui explique cela, selon votre lecture du fait et des sources que vous avez consultées ?

 BA : Ali Kafi faisait effectivement partie de la délégation de la zone nord constantinoise (qui deviendra wilaya II après le congrès). Mais Zighout, son chef, pour des raisons que seul Kafi est en mesure de nous dire, l’éloigne d’Ifri pour lui demander d’aller réceptionner un parachutage d’armes. En fait il est très peu resté à Ifri. Etant responsable de second ordre, il ne figurera pas sur le PV dela Soummam. Ali Kafi  en ressentira de la déception et de l’amertume d’avoir été  éloigné et privé de la grande fête d’Ifri.

 Question : Vous faites quelquefois référence à des contacts secrets entamés bien avant les « négociations sérieuses » comme vous les appelez en page 86. Quel a été la vision et le point de vue des héros de la guerre, à l’image d’Abane, à propos de ces contacts ?

 BA : Comme je l’ai rappelé dans mon livre il y eut de nombreux contacts secrets entre des émissaires du gouvernement français et le FLN, à Alger, avec la direction intérieure,  comme au Caire avec la délégation extérieure. Du côté français, ce n’était pas sérieux car le gouvernement de Guy Mollet comme ceux qui l’ont précédé cherchaient seulement à donner des gages de bonne volonté à l’aile gauche dela SFIO et du Front républicain qui avaient remporté les élections de Janvier 1956 avec le slogan « paix en Algérie ». Il n’était pas du tout question de négocier et encore moins d’évoquer l’idée d’indépendance qui était alors un mot imprononçable.

Quand aux dirigeants du FLN dont Abane, ils ne se faisaient pas d’illusions sur la disposition de l’autorité coloniale à négocier sur le fond du problème algérien. D’autant que pour le FLN et tout particulièrement pour Abane, toute négociation devait se faire sur la base du préalable de l’indépendance. Il a fallu que la QuatrièmeRépubliquetombe, que la Fitna gagne la nation française, que passe le rouleau compresseur du plan Challe, que l’opinion mondiale se mobilise en faveur de l’Algérie et isole la France coloniale, pour que de Gaulle daigne enfin envisager une solution douloureuse mais radicale au problème algérien : l’autodétermination du peuple algérien.

 Question : Vous pouvez revenir sur les détails de la réunion du 20 août 1956 et sur les rôles de Abane et de Kafi dans cette opération ?

 BA : Abane a eu un rôle déterminant dans la conception et l’animation du congrès du 20 août 1956. C’était son idée, pour évaluerla Révolution, lui donner des institutions et pour organiser l’ALN en une armée révolutionnaire moderne obéissant à l’éthique et aux lois de la guerre.

 Quand à Kafi, c’était un dirigeant de second ordre qui avait accompagné Zighout pour en assurer la sécurité. Et cela n’a même pas été le cas puisque le colonel constantinois tombera dans une embuscade meurtrière à son retour de Condé Smendou au lieu-dit Sidi Mezghiche. On ne peut pas comparer Abane et Kafi : ils n’avaient pas le même niveau de responsabilité. Abane était membre prééminent du CCE, le Directoire national dela Révolution.Kafiétait membre de l’état major de la wilaya II avant d’en prendre la tête après le départ de Ben Tobbal. Il y restera moins de deux ans avant d’aller finirla Révolutiondans les palaces orientaux, en famille.

 

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